Boulangerie et édition à Aix-en-Provence

Une tradition vivante de génération en génération
née en Nouvelle France et qui dure depuis 1692 !

Mon père n’était pas boulanger, ni mon grand-père, pas plus son père avant lui. Personne n’a jamais été boulanger dans la famille d’aussi loin qu’on puisse remonter l’arbre généalogique jusqu’au mariage de Jean Fradet avec Jeanne Hélie en 1692 sur l’Île d’Orléans. Il n’y avait pas non plus de boulangerie dans les villages où ils habitaient, jamais vu de mémoire d’homme. Pourtant, personne n’est jamais mort de faim, et on a toujours mangé du bon pain malgré le fait que les familles étaient follement nombreuses et très pauvres. Quelle peut en être l’explication ? Nos ancêtres étaient Normands, Bretons, Charentais et avaient apporté l’incroyable savoir-faire français ! Non, moquerie à part, c’est surtout que pour affronter les conditions difficiles de la survie, il fallait se lever tôt, préparer le pain et toujours en faire un peu plus pour les autres que pour soi-même. Ma grand-mère en est morte d’épuisement, ayant perdu son mari sous le coup d’un sabot, alors qu’il lui restait quinze enfants à la maison. C’est cette  tradition-là, vivante, qu’on a maintenue de génération en génération dans la famille, qui ne nous était pas propre, mais qui était nécessaire et structurante : savoir se décarcasser pour les autres. Elle explique l’origine du Farinoman Fou et sa raison de perdurer. Que je vous raconte en vous parlant de l’âne du lieu. Pas l’âme, ça, c’est autre chose, que je laisse aux mystiques qui voient du sacré où moi je vois de l’importance

Un vieil âne, contradictoire et heureux

L’intention était toute simple. Faire le pain et le vendre moi-même quatre matinées par semaine. Et ne plus jamais me lever avant 3 heures de la nuit. J’avais juré que je ne céderais plus à la pression de la demande comme tant de fois auparavant. Je me respecterais cette fois ! J’avais 50 ans, je savais ce qu’il en était, ce que ça m’avait coûté. J’avais de l’expérience, j’avais vécu beaucoup d’expériences. Je me suis trouvé un tout petit local de 42 m2 impossible à agrandir, me suis endetté jusqu’au cou, ai dû loger à l’hôtel les premières semaines, incapable de présenter un dossier assez solide pour me trouver un logement. Imaginez, un Québécois qui vient faire du pain à Aix où il y a déjà plus de 40 boulangeries, c’était une farce, personne n’y croyait. Et ils ont bien fait de se méfier, j’ai réussi à faire pire qu’un âne, tombant dans tous les travers que je m’étais promis d’éviter ! C’est à cause de mon héritage familial, cette fameuse tradition impossible à renier. Avais-je le choix de ne pas rajouter sans cesse de l’eau à la soupe pour ceux qui cognent à la porte et s’invitent à la table plus nombreux que je ne l’aurais souhaité ?

Alors aujourd’hui, disons-le, je suis devenu un âne heureux, même si contradictoire ! Fabriquer tant de pains pour nourrir tant de personnes, travailler avec une équipe qui me seconde au mieux, et surtout voir mon antre être un lieu de rencontres quotidiennes et improbables, où se créent des liens éphémères comme durables, voilà pour moi le bonheur de ce petit atelier ouvert en 2009. Des humains y partagent un défi, la fatigue qui l’accompagne, du plaisir et de la reconnaissance s’expriment, de la frustration à l’occasion, tout autour d’une tâche commune, exigeante et valorisante. Alors même si le réveil sonne à minuit, même si la fatigue, même si tant de choses, j’y trouve mon compte d’homme autant que de farinoman, eh oui, aussi impensable et déraisonnable que ce soit ! Tant que je garderai la santé requise, pourquoi arrêter ? Plus la retraite s’approche, plus je la repousse, la faisant passer pour un concept fumeux, irréel et inadapté. Ne serait-il pas mortifère de ne plus respirer l’air qui oxygène le bonheur et les raisons qu’on a de vivre depuis si longtemps ? Je suis sincèrement désolé pour les queues du samedi matin auxquelles je n’assiste jamais, ça m’est insupportable de voir cette énième contradiction vivante de moi-même me narguer. J’assume les tares de mon héritage de vouloir en faire pour toute la famille qui ne cesse de s’agrandir, et à 7 heures, épuisé, je fuis à la recherche d’un repos réparateur, laissant mon équipe sur la ligne de front. Oh les braves !

Oui le fournil est trop petit, le four surtout, la boutique minuscule, pas même de place pour une trancheuse, imaginez le drame ! Certes on ne travaille pas dans des conditions idéales, ce qui nous oblige à faire toutes sortes de pirouettes pour s’en tirer au mieux. Mais, avec le recul, j’y retrouve un tableau semblable à celui de mes origines, celles qui sont inscrites en moi et qui me suivent bien plus que mon accent : je viens d’un pays égrené de tout petits villages le long de son grand fleuve, parfois un peu plus à l’intérieur des terres, en remontant les rivières. Le nom de celui où j’ai grandi s’appelait Les Étroits, dans le Témiscouata, on ne peut pas faire mieux ! On habitait une toute petite maison, on dormait à plusieurs dans les lits, et on s’endormait heureux, dans nos pyjamas en flanelle sous des tonnes de couvertures de laine. On rêvait de retourner jouer dans la neige, de patiner sur l’étang jusqu’à s’épuiser sans ressentir qu’on avait les pieds gelés, oubliant qu’on pleurerait de douleur en rentrant. On attendait le retour de notre père jusqu’au vendredi, parti dans la forêt toute la semaine, qu’il nous ramène ses grands bras pour nous étreindre. On se battait pour savoir à qui était le tour de dormir avec maman. Heureux on était !

Heureux encore je suis, à me rendre la nuit dans mon petit fournil partagé ; à faire lever pour cuire des tonnes de pains, bien au chaud, ça oui, là pour le coup bien au chaud, et sans couverture ; à voir qui va pousser la porte en premier pour venir chercher son pain, ou nous laisser son sac ré-utilisé qu’on remplira plus tard ; à repartir au lever du jour en traversant la Place des Prêcheurs qui s’éveille pour retrouver mon Élodie qui s’apprête à aller courir ou s’entraîner avec le dernier dieu vivant de l’Art Équestre; puis à sombrer dans un court sommeil, encore mal séché de la douche désenfarinante.

Élodie